Écrire un CRBO qui parle aux médecins (et pas seulement aux orthophonistes)
Le compte rendu de bilan orthophonique est aussi lu par des médecins, des enseignants et des familles. Voici comment garder un niveau clinique sans perdre les lecteurs non spécialistes.
Le compte rendu de bilan orthophonique n'est pas un document interne. Il sera lu par le médecin prescripteur — qui doit pouvoir s'y retrouver en cinq minutes — par les enseignants, par les familles, et parfois par d'autres professionnels (neuropsy, ergo, pédopsy). Trop souvent, on rédige le CRBO comme si on s'adressait uniquement à une consœur. Le résultat : un document techniquement parfait mais illisible pour la moitié des destinataires.
Le piège du jargon protecteur
Quand on écrit "déficit du traitement phonologique avec atteinte du module d'assemblage et fragilité de la boucle phonologique en mémoire de travail", on est précis cliniquement. Mais le médecin prescripteur n'a aucune idée de ce que cela implique en classe pour l'enfant. Et il prescrit la prise en charge sans pouvoir vraiment comprendre pourquoi elle est indiquée.
Une formulation alternative, qui dit la même chose mais qui résonne pour un lecteur non spécialiste :
Les épreuves mettent en évidence une difficulté à décoder les mots inconnus, qui mobilise énormément d'attention et ralentit considérablement la lecture. La mémoire à court terme verbale reste limitée, ce qui complique l'apprentissage des règles d'orthographe et la rétention des consignes orales longues.
C'est la même information clinique, mais elle est directement utilisable par le médecin pour expliquer à la famille, par l'enseignant pour adapter ses supports, et par la famille pour comprendre les difficultés au quotidien.
La règle d'or : finir chaque observation par une conséquence concrète
Une observation clinique qui n'aboutit à aucune conséquence pratique est une observation que personne ne saura quoi faire. À l'inverse, quand chaque section se termine par "en classe, cela peut se traduire par…", on construit un document qui sert vraiment.
Quelques exemples :
❌ "Empan auditif endroit en zone de fragilité."
✅ "L'empan auditif endroit en zone de fragilité peut se traduire par des oublis fréquents de consignes orales longues, une difficulté à suivre des explications complexes, et un coût élevé pour mémoriser les leçons à l'oral."
❌ "Lenteur de lecture en contexte."
✅ "La lenteur de lecture en contexte gêne directement la capacité à terminer les évaluations dans les temps impartis, à lire des énoncés mathématiques sans en perdre le sens, et à prendre des notes en classe."
Ce qu'il faut éviter
Les chiffres de percentile dans le texte narratif. Le tableau les contient déjà ; les répéter dans la prose alourdit inutilement. Le commentaire doit ajouter une lecture clinique, pas dupliquer le chiffre.
Les codes Fxxx du DSM ou de la CIM. Ils ne sont pas attendus dans un CRBO français, ils embrouillent les lecteurs non spécialistes, et ils peuvent même créer de la confusion juridique (ces codes engagent une qualification médicale qui n'est pas du ressort orthophonique).
Les diagnostics hypothétiques. Pas de "suspicion de TDAH associé", pas de "à explorer du côté d'un trouble développemental de la coordination". Si vous suspectez quelque chose, dirigez la famille vers le bon professionnel — c'est lui qui posera ou non le diagnostic. Le CRBO n'est pas un lieu d'hypothèse.
Les tirets en début de phrase. Stylistiquement, ils donnent un côté machine aux observations. La prose continue rend mieux la nuance clinique.
La structure qui marche
Ce qui fonctionne bien dans un CRBO médico-légal :
- Anamnèse courte, factuelle, structurée en cinq thèmes (famille, vision/audition, antécédents, scolarité, plainte actuelle) — sans hallucination, sans information non communiquée.
- Motif de consultation reformulé en une à deux phrases, dans un registre pro.
- Tableau des épreuves avec percentile et interprétation clinique pour chacune.
- Observation par domaine : 3-4 phrases qui décrivent qualitativement la performance et terminent par une conséquence scolaire.
- Diagnostic dans la formulation française standard, avec sévérité, sans codes Fxxx.
- Recommandations courtes : prise en charge orthophonique + aménagements scolaires, sans détailler la fréquence des séances.
- PAP synthétique : maximum six aménagements, génériques (ne pas nommer de polices ou de logiciels spécifiques).
Le test ultime
Avant de signer un CRBO, posez-vous la question : "Si le médecin prescripteur ne lit que la moitié du document, est-ce qu'il comprend ce que l'enfant a, ce qu'il faut faire pour l'aider, et pourquoi ?" Si la réponse est non, c'est que le CRBO parle encore trop aux confrères orthophonistes et pas assez aux autres lecteurs.